Lettre d’une inconnue, de Stefan Zweig

À Vienne, un romancier célèbre d’une quarantaine d’années reçoit une longue lettre anonyme. Il s’agit d’un manuscrit plutôt que d’un courrier, tant il y a de pages, et c’est ce récit qui forme la quasi-totalité du roman à juste titre nommé Lettre d’une inconnue. Une femme vient de perdre son enfant, mort de la grippe ; le désespoir joint à la maladie vont l’emporter à son tour. Avant de mourir, elle décide de signaler son existence au seul homme qu’elle ait jamais aimée, bien qu’il ignore tout d’elle et ne se souvienne pas même de son visage. Lettre touchante que celle-ci, déchirante de passion, de sacrifices inutiles et de temps perdu, qui met en exergue la douleur d’un amour sans retour et l’aveuglement réciproque de qui aime trop, ou n’aime pas assez.

Comme dans de nombreux romans de Zweig, les personnages de Lettre d’une inconnue sont anonymes, mais ici l’absence de nom prend un tour d’autant plus tragique que le destinataire de la lettre, le romancier R., aurait pu se souvenir du nom de l’inconnue s’il l’avait voulu. À la fois séducteur frivole et écrivain austère, cette figure m’a frustrée, tant elle demeure lisse et imperméable à ce qui l’entoure. La jeune fille inconnue est tout le contraire : passionnée, dévouée, j’ai seulement regretté son obstination à préserver son amant de toute gêne, de tout agacement. C’est la manifestation de l’amour le plus pur, le plus soumis, mais le lecteur reste, comme dans Amok, cantonné à des suppositions sur ce qu’aurait pu ressentir le romancier si son amante s’était adressée à lui avec davantage de clarté.

Lettre d’une inconnue est à la fois une sublime histoire d’amour, contenant en peu de mots toutes les circonstances, les occasions ratées, les scènes clés et la palette de sentiments que traversent des êtres profondément épris, et une tragédie intime, d’autant plus terrible qu’elle se joue dans l’indifférence générale. Il y a de quoi être effrayé par l’émotion inconditionnelle et persistante qu’éprouve la jeune fille à l’encontre de l’écrivain, qui tourne à l’obsession tant elle persiste à rester amoureuse même si cela doit la rendre malheureuse et incomprise. À nouveau, rappelant étrangement Le Marchand de sable, on a affaire à un personnage qui vit d’illusions, qui meurt d’illusions, en dépit d’une conscience aiguë de sa propre absurdité. Pourquoi le désir d’être heureux ne l’emporte-t-il pas sur le désir d’amour autodestructeur ? Tel est bien l’un des plus grands mystères du genre humain, mille fois conté et sans cesse renouvelé.

Si je ne me suis pas toujours retrouvée dans la dévotion de la jeune fille, je n’en ai pas moins dévoré Lettre d’une inconnue. Une fois encore, Zweig se révèle un peintre plein de finesse des méandres de l’âme humaine : sa plume donne envie de plonger dans l’histoire, de prendre la place des personnages et d’en changer la fin. On voudrait pouvoir parler et agir à leur place, tant on se sent proche de ce qu’ils ressentent. Cette précision dans la peinture des sentiments est sans conteste une piste de progression de ma créatrice, qui à force de vouloir tout détailler noie le plus important : la juste mesure n’est pas facile à trouver. Et vous, avez-vous lu Lettre d’une inconnue ? Qu’en avez-vous pensé ? »

Émilie – Apprentie Bibliothécaire

 

Peinture impressioniste

« La peinture impressionniste rend très bien compte du sentiment qui m’a traversé à la lecture de Lettre d’une inconnue. La narratrice se résume à une silhouette anonyme, mais ô combien marquante ! »

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