La Belle au bois dormant, de Charles Perrault

Parue en 1696, nous connaissons tous l’histoire de la princesse endormie que le baiser d’un prince éveilla au bout de cent ans. Mais beaucoup ignorent que Perrault, à l’inverse de Grimm, poursuit l’histoire plus avant. Des amours du prince et de la belle naissent deux enfants, Aurore et Jour, qui manquent de peu de se faire dévorer par leur grand-mère paternelle au sang d’ogresse ; la mère du prince aurait même mangé sa bru si l’entrée impromptue de son fils ne l’avait poussée à un heureux suicide. La morale que propose Perrault est étrange : il loue la patience féminine tout en reconnaissant qu’une trop longue attente avant le mariage est pénible aux amoureux. Poétique, drôle, mystérieux, que penser de La Belle au bois dormant ?

Poétique, car propice à la méditation, est le sortilège qui plonge tous les habitants du palais dans un long sommeil. Après avoir traversé la forêt de ronces, le prince est effrayé par le « silence affreux » de ce château où « l’image de la mort [se] présent[e] partout ». La différence est bien mince entre mourir et dormir, et suscite une crainte maintes fois reprise. Mais La Belle au bois dormant n’est pas dénué d’humour : ainsi des habits de la princesse qui deviennent fort démodés à son réveil, ou du maître d’hôtel qui s’évertue à reproduire en cuisine le goût de la chair humaine pour satisfaire l’ogresse, accommodant tour à tour l’agneau, le chevreau et la biche à la « sauce Robert ». Mystérieux, car on ignore de quoi rêve la belle endormie, et l’on pourrait penser, comme Catulle Mendès dans sa Belle au bois rêvant, que ses songes sont supérieurs à toute réalité.

L’étrangeté du conte de Perrault s’éclaircit si l’on remonte le temps jusqu’en 1634. Soleil, Lune et Thalie, écrit par un certain Giambattista Basile (lui-même inspiré par Perceforest, roman composé vers 1330), narre les aventures d’une princesse endormie par une aiguille de lin, violée durant son sommeil par un prince dont elle aura deux enfants, puis éveillée par l’un d’eux qui lui tète le doigt et en fait sortir l’aiguille. Mais le prince est marié à une autre femme, stérile, qui tente de lui faire manger sa progéniture, avant de faire brûler vive sa rivale. La morale de ce conte, rappelant la toute puissance de la Fortune et du destin, semble plus cohérente que celle de Perrault. Sa Belle au bois dormant souffre des règles du classicisme, qui ne saurait tolérer que la princesse soit déflorée durant son sommeil par un prince déjà marié, puis déshabillée avant d’être brûlée vive. À l’inverse, les pulsions du conte de Basile sont dans la droite ligne des tragédies grecques et mettent en scène des ressorts humains plus profonds. Bruno Bettelheim offre cependant une interprétation intéressante à la version de Perrault, dans laquelle il voit le reflet des différents âges de la vie, l’adolescence étant représentée par le sommeil et le repli sur soi, et la vieillesse par la belle-mère ogresse.

« À qui a de la chance / Le bien vient même en dormant. » Telle est la morale, non dénuée d’humour, de Soleil, Lune et Thalie. Et vous, qu’en pensez-vous ? Quelle version de La Belle au bois dormant préférez-vous et pourquoi ? J’aime beaucoup le thème du palais au temps suspendu et je compte bien l’utiliser dans l’un des tomes de La Bibliothèque 🙂

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