De la démocratie en Amérique, d’Alexis de Tocqueville

De la démocratie en Amérique comporte deux tomes. Le premier est centré sur l’Amérique du XIXème siècle et ses institutions, comparativement à celles de la France à la même époque. Le deuxième explore davantage les principes de la démocratie, notamment l’égalité de tous et ce qui en découle.

J’ai adoré cette analyse claire et visionnaire de la démocratie, d’une actualité toujours aussi brûlante, et parsemée de traits d’humour. Le style de Tocqueville est limpide, fluide et précis. De nombreux exemples ponctuent ses démonstrations : c’est de la philosophie oui, mais de la philosophie intelligente et pragmatique.

Saviez-vous que l’on se suicidait beaucoup moins avant la Révolution ? Chacun savait dès sa naissance ce à quoi il pouvait aspirer, et n’entretenait donc pas de désir irréalisable. D’où une relative absence de manque et de frustration, et des désirs modestes mais plus souvent satisfaits : « Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que dans les siècles d’aristocratie, et surtout, le nombre de ceux qui les goûtent est infiniment plus grand, mais, d’une autre part, il faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis plus cuisants. »

Inscrire dans la loi une égalité qui n’existe pas dans la nature, et qui relève encore pour la majorité d’un état de droit plutôt que d’un état de fait, une telle opération n’est pas sans conséquences. L’Ancien Régime, à défaut d’égalité, créait un lien social : la hiérarchie rendait toutes les classes interdépendantes, tandis qu’aujourd’hui les rapports avec l’ensemble de la société sont facultatifs, et plus réduits. Les familles sont donc plus soudées, mais les groupes s’éloignent les uns des autres : « L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan jusqu’au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part. »

C’est cette égalité universelle inédite qui a poussé les hommes à se tourner davantage vers l’avenir plutôt que le passé : rupture des traditions, intrépidité accrue en science comme en littérature : est-ce un hasard si la science-fiction n’est née qu’au XIXème siècle, et si ce siècle a aussi été celui des révolutions industrielles ?

Toqueville conclut son premier livre en prédisant avec plus de cent ans d’avance la Guerre Froide, combat entre deux modèles, dont « l’un a pour principal moyen d’action la liberté ; l’autre, la servitude. […] Néanmoins, chacun d’eux semble appelé […] à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. »

Plus d’un siècle avant les premiers totalitarismes, il prédit les dérives d’un système politique qui, pour atteindre l’égalité de tous, passera ou bien par la soumission de tous, ou bien par la liberté de chacun, et la dissolution de la société. Des droits pour tous, ou des droits pour personne, et une forme de société qui, de fil en aiguille, noiera l’individualisme dans l’uniformité, et tuera le désir à force de le satisfaire.

L’avez-vous lu ? L’introduction de mon édition opposait Tocqueville à Marx, mais je ne crois pas qu’ils soient comparables. N’hésitez pas à donner votre avis ! 🙂

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