La Bibliothèque rencontre Nadine Chirol : interview exclusive

Il y a quelques semaines, je vous ai fait découvrir la bande dessinée Mémoires d’un orgue, de Nadine Chirol : aujourd’hui, pour animer cet étrange mois d’août 2021, je vous propose d’en apprendre plus sur cette créatrice aux talents protéiformes à travers une interview exclusive !

◊ Reconstitution historique ◊

1) L’histoire de l’orgue remonte jusqu’à 1768. Comment as-tu fait pour retrouver des informations aussi précises sur l’orgue et sur le monastère de Buenafuente del Sistal à cette époque ?

Avant d’écrire le storyboard, une bande dessinée historique nécessite une étape de documentation, et les personnages de l’histoire m’ont beaucoup aidée. Je me suis rendue en Espagne avec les fondateurs de l’Art de la Fugue, ce qui fut l’occasion de rencontrer le facteur d’orgue Frédéric Desmottes dans son atelier, ainsi que deux sœurs du monastère Buenafuente del Sistal, qui nous ont confié des documents détaillés sur l’histoire du monastère : ces écrits, consignés par les sœurs au fil des décennies, remontent bien au-delà de 1768.

Les informations concernant l’orgue furent plus difficiles à trouver, mais parmi les documents du facteur d’orgue figuraient deux photographies de l’instrument dans son monastère d’origine, qui m’ont aidée à dater le démontage de l’orgue. J’ai également contacté le Père Angel Moreno Sancho et Ana Yepes (fille du guitariste Narciso Yepes), dont les témoignages m’ont permis de compléter l’histoire. En outre, un texte daté du 24 mai 1768 retrouvé à l’intérieur de l’orgue, cité au début de la bande dessinée, fait mention de toutes les personnes présentes le jour de sa création, y compris sa première organiste, Maria Vincenta Saez.

2) Les traits des sœurs du monastère sont très précis : on peut remarquer un grain de beauté sur la joue de Sœur Maria et un autre sur la main de Sœur Ana, ou encore des taches de rousseur. D’où viennent ces détails ? Comment as-tu décidé de l’apparence de ces personnages ?

Les tenues des sœurs de Buenafuente del Sistal étant très semblables et recouvrant leurs cheveux, il m’a fallu trouver un moyen d’illustrer les personnages principaux par des traits distinctifs facilement reconnaissables, qui ne disparaissent pas avec l’âge, en particulier pour Sœur Ana, que le lecteur voit passer en quelques pages de l’enfance à la vieillesse. Le grain de beauté sur sa main permet de l’identifier sur les cases faisant un gros plan sur ses mains en train de jouer, même si son visage n’est pas visible.

3) La disposition originelle de l’orgue sur la tribune, derrière une grille, parallèle à la nef, diffère du placement perpendiculaire observé dans les églises aujourd’hui. Comment sais-tu que l’orgue était installé de cette manière dans le monastère ?

Il existe une photographie en noir et blanc montrant l’orgue dans son emplacement d’origine, dont le facteur d’orgue m’a confié une copie, que j’ai prise pour référence. À l’époque, les soufflets étaient placés à droite de l’instrument, et les motifs sur ses côtés étaient légèrement différents.

4) As-tu adapté ou simplifié certaines parties de l’histoire de cet orgue ou bien tout est-il vrai de A à Z ?

Le personnage de Sœur Ana est entièrement fictif : je l’ai créée pour faciliter la transition entre la période paisible du vivant de Sœur Maria (la première organiste de l’orgue, dont la profession et la date de décès sont mentionnées dans les archives du monastère) et les épreuves traversées par les sœurs pendant et après l’invasion napoléonienne. (Leur fuite vers les grottes du Tage est également véridique et documentée.)

Inclure une organiste élève de Sœur Maria permettait de maintenir un lien sentimental avec l’orgue, et le nom d’Ana est un hommage à Ana Yepes, ainsi qu’aux sœurs du monastère Santa Ana, venues au secours de Buenafuente del Sistal à la fin du XXème siècle. Ce prénom facilitait également le lien symbolique avec le personnage d’Anne-Marie, une organiste cofondatrice de l’Art de la Fugue. J’ai bien sûr dû simplifier ou omettre certains éléments pour raconter 250 ans d’Histoire en 48 pages, mais en dehors de Sœur Ana et de la parole de l’orgue (narrateur de sa propre histoire, qu’aucun personnage n’entend), tout est vrai.

◊ Processus de création ◊

5) Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans ce projet ?

L’idée de cette bande dessinée m’est venue dès que mes parents Géraud et Anne-Marie se sont mis en tête d’adopter un orgue historique espagnol. L’idée de raconter cette lutte pour la sauvegarde d’un patrimoine historique, artistique et musical comme une histoire d’adoption me plaisait. Et si le projet aboutissait, je souhaitais y apporter mon soutien, en racontant l’histoire de l’orgue sous un format accessible au plus grand nombre, pour donner envie à mes lecteurs de venir découvrir l’instrument à leur tour. Voir et entendre l’orgue à son arrivée a achevé de me convaincre : cet instrument est unique en France, et mérite d’être connu et protégé.

6) As-tu beaucoup remanié ton storyboard avant de parvenir à la maquette finale ?

Une bonne vingtaine de fois, pour des raisons liées au scénario (ajouter ou supprimer des éléments à l’histoire) ou formelles (découpage plus dynamique, pages déplacées, taille de cases, etc). Cette étape est souvent la plus longue, mais c’est celle que je préfère, car elle nécessite beaucoup de créativité.

7) Pour avoir vu la BD grandir, je sais que tu n’as pas fait les planches dans l’ordre chronologique. Pourquoi ?

Au moment de commencer les crayonnés, j’avais encore quelques doutes sur le découpage de certaines planches. J’ai donc commencé par les pages dont la composition était la plus satisfaisante à mes yeux, ce qui me laissait le temps de faire des modifications de dernière minute sur les autres, indépendamment de la chronologie.

8) Les motifs sur l’orgue sont vraiment complexes à dessiner, pourtant on a l’impression que tu les as tracés sans crayonné préalable, et ils sont toujours parfaitement réussis. Comment t’y es-tu prise pour parvenir à ce résultat ?

Il y a bel et bien un crayonné préalable, mais je l’ai effacé à la gomme mie de pain après avoir peint à l’aquarelle : une gomme de ce type est suffisamment délicate pour ne pas abîmer le papier.

9) Certaines planches comportent des mails ou des affiches. Comment as-tu fait pour mélanger les lettres imprimées à tes dessins ?

Tous mes dessins sont scannés et retouchés sur le logiciel Clip Studio Paint pour renforcer les couleurs avant impression, il m’a donc suffi de découper les documents scannés (comme l’autorisation de sortie du territoire), d’utiliser l’outil « transformation de mailles » pour leur donner la forme des feuilles blanches dessinées, et de les coller par-dessus. Dans le cas des affiches, je les ai dessinées traditionnellement avant d’y apposer le texte par ordinateur.

◊ Impressions d’auteur ◊

10) Quel dessin ou planche s’est avéré(e) le(a) plus difficile à faire ?

L’arrivée de l’orgue dans l’atelier de Frédéric Desmottes a été le plus grand défi en terme de perspective : placer les personnages, les machines et les objets hétéroclites dans l’espace pour rendre fidèlement le cadre de l’atelier a nécessité beaucoup de précision et de patience.

11) À l’inverse, quelle planche t’a paru la plus facile ?

La double-page noire, qui n’avait pas besoin d’être dessinée. 😀

12) Quel bilan tires-tu de cette aventure ? As-tu fait des erreurs que tu ne reproduiras pas ou au contraire trouvé une méthode qui t’aidera pour tes futurs projets ?

Je me suis parfois trop reposée sur mes photographies de référence, ce qui a créé des incohérences dans la bande dessinée (par exemple, à l’arrivée de l’orgue en France, les arbres sont trop feuillus pour un mois de novembre) ; je serai plus vigilante à l’avenir, mais je ne peux pas garantir que ce type d’erreur ne se reproduira plus. Globalement, je reste assez fière du résultat, et particulièrement satisfaite du travail de recherche documentaire grâce à l’aide précieuse de tous les témoins. À l’avenir, je serai encore mieux préparée pour d’éventuels projets collaboratifs.

13) As-tu une anecdote amusante ou étonnante à partager avec les lecteurs ?

À l’élaboration du storyboard, la question du genre de l’orgue-narrateur s’est posée : il n’existe malheureusement aucun pronom neutre d’usage courant en français, ce qui aurait convenu le mieux à mon sens. Il se trouve que le mot « orgue » est l’un des seuls mots français à être masculin au singulier, mais féminin au pluriel (les deux autres sont « amour » et « délice »). Étant donné que l’instrument n’est jamais mis en présence d’un autre orgue dans l’histoire, et qu’il était déjà affectueusement surnommé « le bébé orgue » par le facteur d’orgue et les fondateurs de l’Art de la Fugue, j’ai finalement opté pour une narration au masculin. Mais si l’opportunité s’était présentée d’écrire un dialogue entre deux orgues, elles se seraient probablement toutes deux exprimées au féminin !

14) Tes dessins sont aussi beaux que tes histoires, j’ai vraiment hâte d’en découvrir d’autres. Quels sont tes prochains projets ?

Merci beaucoup ! J’ai récemment soumis un manga muet de 10 pages à un concours international dont j’attends les résultats, et une version espagnole de Mémoires d’un orgue devrait sortir à la fin de l’année 2021. Mon projet suivant est en cours de négociation, mais pourrait être un nouveau projet collaboratif basé sur des faits réels. Je ne peux en dire plus à ce sujet pour le moment. En outre, je poste régulièrement des illustrations originales sur mon site internet www.herissondecheminee.com et mon compte Instagram @herisson_de_cheminee.

Surtout, n’hésitez pas à vous rendre sur la boutique Redbubble de Nadine Chirol pour commander des produits inspirés de ses créations, et bien sûr à aller sur le site de l’Art de la Fugue pour vous procurer Mémoires d’un orgue 🙂 Cette créatrice atypique a de quoi surprendre et j’ai vraiment hâte de découvrir ses prochaines œuvres !

J’espère que cette interview vous a plu ! Aimeriez-vous que je convie davantage d’auteurs à cet exercice ?

 

Photo de Nadine Chirol

Nadine Chirol prend la pause avec sa bande dessinée enfin achevée entre les mains : un grand moment dans la vie d’un auteur !

Dessin de Nadine Chirol

Le véritable visage de Nadine Chirol, alias le hérisson de cheminée ! N’hésitez pas à vous rendre sur son site internet pour découvrir ses créations.

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